Nom de revue : le nom*
Que le lecteur qui pose son regard sur ces pages ne s’effarouche pas devant l’étrange bête qui lui fait face. Il est vrai que l’animal, aux premiers abords, effraie d’ordinaire au moins les jeunes enfants par sa physionomie singulière, dont l’enrobage prend l’apparence d’un corps que certains n’hésiteront pas à qualifier de difforme. Peut-être même quelques mauvaises langues, à la vue de ce totem qui est le nôtre, pousseront-ils l’ignominie jusqu’à y reconnaître une figure semblable à l’être hybride qui hante leurs plus affreux cauchemars, créature monstrueuse dont la silhouette évoque les formes d’un Quasimodo et d’un Jean Cadoret devenus frères siamois. Mais à ceux dont la sagacité empêche un tel délire d’embrumer l’entendement, bienheureux lecteurs, amis des animaux aimant à caresser les bêtes les plus curieuses, à ceux-là s’impose comme une évidence ce proverbe dont l’origine se confond avec les plus vieilles légendes de l’Asie centrale, déclarant que le chameau, herbivore au corps massif, qui depuis quatre mille ans accompagne les peuples du désert, doit être regardé comme un présent du ciel. Oui, en vérité, l’or et la soie ne sont pas les réelles richesses de l’Orient, mais le chameau, véritable trésor venu vers nous du levant, traversant la Mongolie, le Kazakhstan, l’Europe, l’Atlantique, robuste ruminant dont la vigueur réclame le fardeau le plus pesant pour l’esprit. Orgueil des caravaniers, il répond invariablement à leur appel si ses maîtres l’invoquent, conformément à une nouvelle tradition, par une formule dont le lecteur prêt à se joindre à la caravane découvrira le secret entre les lignes que constituent les vers suivants.
Aux trames infinies des neiges sablonneuses
Ami, verse en libation une goutte d’encre
Appelle l’animal, dans le désert de nacre
Et de silence, au loin de la dune poreuse
Afin que bruissent les impressions qu’il consacre
Pour, pareilles à la dune, les âmes poreuses
Brave bête de bât, puissant porteur des sables
Au parfum d’ambre et au pas amble, lève l’ancre!
Et tangue légèrement dans l’étendue des fables
Sur la page blanche, désert de neige et d’encre
* Il est à noter que la revue Chameaux, n’en déplaise aux lecteurs deleuziens, ne ratifie pas l’interprétation que le philosophe français fait du chameau des « Trois métamorphoses de l’esprit » explicitées dans l’œuvre de Nietzsche. Notons tout de suite également qu’elle n’a rien à voir (du moins le souhaite-t-elle) avec l’expression française bien connue (?) désignant par chameau toute femme méchante et désagréable. Finalement, notez s’il vous plaît que nous nous réjouissons grandement de la facilité déconcertante avec laquelle nous passons dans le chas des aiguilles les plus menues. Oh ! Une dernière chose… Sans diaboliser à l’excès les fumeurs déjà victimes de ségrégation à notre époque, nous ne nous reconnaissons aucun lien, de quelque forme que ce soit, avec les cigarettes Camels, aussi blondes soient-elles. Et enfin, bien sûr, nous vous conseillons vivement d’aller recueillir les précieux commentaires de Gotlib sur le chameau, dans le premier numéro des délicieuses Rubriques-à-brac.

Nom de revue : la revue
La revue Chameaux souhaite permettre aujourd’hui dans son milieu la diffusion de textes de réflexion portant sur la littérature ou adoptant le point de vue d’autres arts et champs d’études qui rejoignent une préoccupation littéraire. Vous y trouverez des textes à dominante essayistique ou critique, mais aussi des créations exclusives en lien avec le thème d’un dossier, des textes critiques et des créations se situant hors du dossier.
Chaque numéro se développera en effet autour d’un thème, et les textes qui s’y rattachent feront partie du dossier. Les thèmes choisis seront ceux qui nous paraissent couvrir une préoccupation vivante dans la critique contemporaine, les thèmes où peuvent se rejoindre et se relancer les discussions, les thèmes liés à nos interrogations ardentes, à nos prises de conscience et prises de position critiques, à notre perspective du moment sur l’objet complexe et mouvant qu’est la littérature. Le dossier vise à présenter une approche multiple et cohérente du thème et à mettre en relief un dialogue entre les différents textes. Cette interaction constitue l’un des objectifs principaux que se propose Chameaux : c’est à une exploration et à une recherche en commun que nous souhaitons vous inviter. Il s’agit de mettre en place ensemble par l’écriture un canevas de réflexion qui permettra de dynamiser les recherches de tous et chacun en littérature, de faire entrer un peu plus de cette recherche dans le quotidien et dans le fil des pensées de tous les jours. Nous souhaitons, par la création de cette revue, nous mettre à l’ouvrage, traduire nos paroles en actions, et vous permettre de le faire de concert avec nous. Parce qu’une idée rédigée vaut mieux que deux tu l’écriras. Que dix têtes valent mieux que deux. Et cetera, et dans la joie générale ! Vous (nous) suivez ?
Dès le second numéro, une troisième section, « Réponses », pourra s’ajouter, et permettra de faire un retour, par des commentaires ou de nouveaux textes, sur le numéro précédent. Ces réponses sont d’ailleurs vivement encouragées. Nous souhaitons que Chameaux, dont le ton sera majoritairement partagé entre la critique et l’essai, permette tant la liberté du style que l’approfondissement des points de vue, leur mise à la nuance et leur confrontation avec leur contraire. Cet espace laissé à la subjectivité et à l’originalité de chacun ne signifie pas pour nous l’équivalence de toutes choses. Si nous croyons à la grande richesse que peut apporter la multiplication des perspectives, nous ne souhaitons pas promouvoir un relativisme total, qui exclurait toute possibilité d’échange et de discussion. C’est donc à une réflexion non seulement convergente mais multiple et continue que nous vous convions. À une véritable éthique de camélidé !
